ADDIS-ABEBA, 24 août 2026 [MSP]— Réduire la dépendance du continent aux importations de médicaments, renforcer les systèmes de réglementation et mobiliser des financements domestiques : les ministres africains de la Santé et leurs partenaires ont appelé lundi à Addis-Abeba à accélérer la construction d’une souveraineté sanitaire africaine, fondée sur la production locale et des mécanismes de financement plus pérennes.
Par Rocka Rollin LANDOUNG, Spécialiste en communication des projets de santé
Réunis au Complexe de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), à l’initiative du Bureau régional de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour l’Afrique, les participants ont consacré une journée à un dialogue ministériel de haut niveau consacré à la couverture sanitaire universelle (CSU).
La rencontre intervient à la veille de la 76e session du Comité régional de l’OMS pour l’Afrique, dans un contexte particulièrement contraint pour les systèmes de santé du continent.
Après deux décennies de progrès dans la santé maternelle et infantile, la vaccination et la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, plusieurs pays africains font désormais face à une contraction des financements extérieurs, à une pression croissante sur leurs budgets publics, à l’alourdissement du service de la dette et à la multiplication des urgences sanitaires.
À ces difficultés s’ajoutent la progression des maladies non transmissibles et les conséquences persistantes de la pandémie de Covid-19, qui avait révélé les fragilités structurelles des chaînes d’approvisionnement et la forte dépendance de nombreux pays africains aux produits pharmaceutiques importés.
Produire davantage en Afrique
Pour les participants, l’accès à des médicaments sûrs, efficaces, de qualité garantie et financièrement accessibles demeure l’un des principaux obstacles à la couverture sanitaire universelle.
Le dialogue ministériel entend précisément faire évoluer le continent d’une logique de dépendance vers une stratégie de production et de coopération régionales.
Plusieurs initiatives constituent déjà les fondations de cette ambition, notamment le Cadre de l’OMS pour renforcer la production locale de médicaments, de vaccins et d’autres technologies sanitaires dans la Région africaine pour la période 2025-2035, l’Agence africaine des médicaments (AMA), le nouvel ordre de santé publique porté par les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), ainsi que la Zone de libre-échange continentale africaine.
L’enjeu est désormais de transformer ces instruments en capacités industrielles et réglementaires concrètes.
Le premier pilier du dialogue a ainsi porté sur l’accès aux médicaments, avec un accent particulier sur le renforcement des autorités nationales de réglementation, l’harmonisation des normes, la mise en place de mécanismes de confiance entre pays, l’assurance qualité, la pharmacovigilance et l’élévation des niveaux de maturité réglementaire.
Les États sont également appelés à stimuler la fabrication locale de médicaments et de vaccins, à faciliter les transferts de technologie, à développer les compétences et à créer des conditions plus favorables à l’investissement.
L’objectif dépasse la seule production nationale. Il s’agit de construire des chaînes de valeur africaines capables de produire, transformer, stocker et distribuer les produits de santé essentiels à l’échelle régionale.
Le Centrafrique plaide pour une souveraineté sanitaire collective

La République centrafricaine a apporté à ces discussions la réalité particulière d’un pays enclavé, où les distances et les contraintes sécuritaires peuvent fragiliser les circuits d’approvisionnement.
« Pour la République centrafricaine, ces défis sont aggravés par l’enclavement du pays et les longues distances entre les points d’approvisionnement et les formations sanitaires », a souligné la délégation centrafricaine, relevant également que les crises sécuritaires peuvent perturber les corridors d’approvisionnement.
Bangui défend dès lors une conception de la souveraineté sanitaire fondée non sur l’isolement, mais sur la solidarité régionale.
« Notre ambition est plutôt de construire une autonomie sanitaire africaine fondée sur la coopération, la solidarité et la mutualisation de nos capacités », a expliqué la délégation, favorable à la constitution de chaînes de valeur régionales permettant aux États de produire et de distribuer ensemble les produits de santé essentiels, en fonction des avantages comparatifs de chacun.
Cette approche soulève toutefois une question centrale pour les pays disposant de capacités réglementaires encore limitées : comment garantir que l’Agence africaine des médicaments puisse bénéficier à l’ensemble des États du continent ?
La RCA dispose d’un arsenal réglementaire comprenant notamment une législation sur les médicaments et les autres produits de santé ainsi qu’un plan directeur pharmaceutique. Mais des difficultés persistent, notamment en matière de ressources humaines et de collaboration multisectorielle.
Pour Bangui, l’harmonisation réglementaire ne doit cependant pas être réduite à un instrument de facilitation des échanges commerciaux.
« Elle doit surtout garantir que le médicament qui arrive jusqu’au dernier kilomètre est sûr, efficace et de qualité », a insisté la délégation centrafricaine.
Le financement, nerf de la guerre
L’autre grande question abordée à Addis-Abeba est celle du financement des systèmes de santé.
La baisse de l’aide extérieure et la pression exercée sur les finances publiques contraignent les gouvernements à repenser leurs modèles de financement. Le dialogue ministériel a ainsi appelé à renforcer la mobilisation des ressources nationales, notamment à travers des mécanismes fiscaux innovants, tout en améliorant l’efficacité des dépenses de santé.
Il ne s’agit plus seulement de rechercher de nouvelles ressources, mais également de mieux utiliser celles qui existent.
Les discussions ont porté sur les moyens d’améliorer l’efficience des dépenses publiques, d’accroître les investissements privés, de faciliter l’accès aux instruments de financement par crédit et de renforcer la responsabilité dans l’utilisation des ressources.
Cette question est d’autant plus stratégique que les États doivent simultanément financer les soins de santé primaires, la santé maternelle et infantile, la vaccination, la lutte contre les maladies transmissibles, la prise en charge des maladies non transmissibles et la préparation aux futures urgences sanitaires.
Passer des engagements aux résultats
Après dix-huit mois de discussions sur le financement durable, l’autosuffisance et la souveraineté sanitaire, les participants ont insisté sur la nécessité de franchir un nouveau cap : passer des principes aux décisions opérationnelles.
Le dialogue devait notamment permettre de dégager un consensus sur les priorités sanitaires régionales, d’identifier des mesures concrètes pour améliorer l’accès aux médicaments, d’accélérer la fabrication locale, de mobiliser de nouveaux partenariats et de définir des mécanismes de financement plus efficaces.
La séance inaugurale a mis en avant plusieurs priorités régionales : application du Règlement sanitaire international, élimination de plusieurs maladies, santé de la mère et de l’enfant, vaccination, accès aux médicaments, couverture sanitaire universelle et renforcement de la résilience des systèmes de santé.
Les échanges se sont articulés autour de deux grandes sessions. La première, consacrée au renforcement des systèmes de réglementation et à la fabrication régionale, était modérée par Gugu N. Mahlangu. La seconde, consacrée au financement pérenne du secteur de la santé, était animée par le Dr Amit Thakker.
Un dialogue avec les organismes de santé multilatéraux et le secteur privé, sous la modération du Dr Githinji Gitahi, a également permis d’élargir la discussion aux possibilités de partenariat et d’investissement.
Une séance ministérielle à huis clos devait conclure les travaux.
La carte des soins hyperspécialisés comme outil de solidarité

La République centrafricaine a par ailleurs soutenu l’initiative de l’OMS visant à cartographier les services hyperspécialisés disponibles sur le continent.
Pour Bangui, cette cartographie représente une opportunité de rapprocher les patients africains des capacités médicales disponibles sur le continent et de réduire les évacuations sanitaires coûteuses vers l’extérieur de l’Afrique.
La RCA souhaite cependant que cet outil débouche sur des mécanismes opérationnels. Elle préconise notamment la mise en place d’un dispositif régional d’orientation et de contre-référence permettant d’identifier, pour chaque pathologie complexe, le centre africain le plus adapté.
Bangui appelle également à la formalisation de circuits d’évacuation et de prise en charge des patients, comprenant des critères d’orientation, des établissements de référence et des modalités de transport clairement définies.
Au-delà de la prise en charge des patients, la cartographie pourrait devenir un levier de coopération hospitalière, de transfert de compétences et de développement de la télémédecine entre États africains.
Une nouvelle architecture sanitaire africaine
À travers ce dialogue, l’OMS et les États africains cherchent ainsi à faire émerger une nouvelle architecture de la santé sur le continent : davantage de production locale, des normes réglementaires plus harmonisées, des chaînes d’approvisionnement moins vulnérables et des financements davantage adossés aux ressources nationales.
L’ambition affichée est de transformer les contraintes actuelles en levier de coopération.
Pour le Centrafrique, cette évolution doit aller de pair avec une solidarité continentale renforcée. Le pays entend défendre une approche dans laquelle la souveraineté sanitaire ne signifie pas que chaque État doit tout produire seul, mais que les capacités africaines puissent être mutualisées afin de garantir aux populations un accès effectif aux produits et aux soins essentiels.
À Addis-Abeba, le message est donc clair : pour parvenir à la couverture sanitaire universelle, l’Afrique devra non seulement investir davantage dans la santé, mais aussi produire davantage, mieux réguler, mieux financer et surtout apprendre à partager ses capacités.
Le défi de la prochaine décennie sera désormais de transformer cette ambition politique en résultats tangibles, jusque dans les établissements de santé et au « dernier kilomètre ».




