À l’ouverture du RC76 à Addis-Abeba, l’Afrique appelée à renforcer sa souveraineté sanitaire

ADDIS-ABEBA, 25 août 2026 (MSP)L’Afrique doit renforcer ses capacités propres de financement, de production et de gouvernance sanitaires pour mieux résister aux crises et réduire sa dépendance aux ressources extérieures, a déclaré mardi le président éthiopien Taye Atske Selassie, à l’ouverture de la 76e session du Comité régional de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour l’Afrique, à Addis-Abeba.

Par Rocka Rollin LANDOUNG, Expert en communication

Réunissant les ministres de la Santé et de hauts responsables des 47 Etats membres de la région africaine de l’OMS, cette session place au centre des discussions la résilience des systèmes de santé, leur financement durable, les urgences sanitaires, les ressources humaines et la nécessité d’accélérer les solutions portées par les pays africains eux-mêmes.

Dans son allocution d’ouverture, le chef de l’Etat éthiopien a estimé que les bouleversements actuels — incertitude des financements internationaux, tensions géopolitiques, conflits, épidémies et changement climatique — ne devaient pas seulement être considérés comme des menaces, mais également comme une occasion pour le continent de consolider son autonomie sanitaire.

« Les décisions que nous prenons ici aujourd’hui doivent aller bien au-delà de la gestion immédiate des crises », a déclaré M. Taye, appelant à inscrire les orientations sanitaires du continent dans la trajectoire de l’Agenda 2063, la vision de long terme de l’Union africaine.

Pour le président éthiopien, la question sanitaire ne saurait être dissociée des enjeux de paix, de stabilité, de climat et de développement. Il a notamment cité le dialogue national récemment conclu en Ethiopie comme une étape destinée à renforcer la stabilité par le dialogue et la réconciliation.

Président Taye Atske Selassie : consolider l’autonomie africaine

Le chef de l’Etat a également défendu une nouvelle conception des partenariats internationaux.

L’aide et la coopération extérieure demeurent nécessaires, a-t-il reconnu, mais elles devraient, selon lui, renforcer les institutions nationales plutôt que se substituer à elles.

« Les partenariats les plus solides sont ceux qui renforcent le leadership national, consolident les institutions nationales et permettent aux pays de maintenir leurs propres priorités sanitaires », a-t-il souligné.

Dans cette perspective, il a évoqué l’« Accra Reset », qui encourage une plus grande appropriation nationale de l’aide au développement, comme une possibilité de mieux aligner l’appui international sur les priorités définies par les Etats africains.

M. Taye a ensuite identifié cinq axes susceptibles de structurer la prochaine phase du développement sanitaire africain : l’autonomie financière, l’essor de la production locale, une coordination renforcée entre l’OMS et Africa CDC, la solidarité stratégique entre pays africains et l’intégration du climat dans les politiques sanitaires.

Le climat occupe une place particulière dans cette feuille de route. L’Ethiopie doit accueillir à Addis-Abeba la COP32 en 2027, prévue du 8 au 19 novembre. Le président Taye considère ce rendez-vous comme une occasion pour le continent de défendre une position commune sur les systèmes de santé résilients face au changement climatique et sur le financement de l’adaptation.

Pr Janabi : des décisions « audacieuses » et une obligation de résultats

Le Directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, Dr Mohamed Yakub Janabi, a replacé les débats dans leur dimension institutionnelle et régionale.

Pour le responsable de l’OMS Afrique, la tenue du RC76 à Addis-Abeba revêt une portée particulière. La capitale éthiopienne, siège de l’Union africaine et l’un des principaux centres diplomatiques du continent, constitue selon lui un cadre symbolique pour une réflexion collective sur l’avenir sanitaire de l’Afrique.

« Les décisions que nous prenons cette semaine façonneront les politiques, orienteront les investissements et influenceront les générations futures », a déclaré le Dr Janabi, appelant les participants à faire preuve d’« audace dans la vision, de pragmatisme dans l’action et de responsabilité quant aux résultats ».

Son intervention a ainsi déplacé le débat du registre des intentions vers celui de la mise en œuvre.

Pour le directeur régional, l’enjeu consiste désormais à transformer les engagements politiques en politiques publiques capables de produire des effets tangibles sur la santé des populations. Le RC76 doit notamment examiner des orientations relatives au financement durable de la santé, aux ressources humaines et à la petite enfance.

Cette approche s’inscrit dans la ligne défendue par le Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique, qui met désormais l’accent sur une plus grande souveraineté sanitaire, le leadership africain face aux urgences et la réforme institutionnelle. Dans son rapport annuel couvrant juillet 2025 à juin 2026, le Dr Janabi souligne que la région a commencé à prendre une nouvelle trajectoire autour de ces priorités.

Le message du responsable régional rejoint ainsi, sans s’y confondre, celui du président éthiopien : l’Afrique doit disposer de systèmes de santé plus solides, davantage financés et mieux préparés, mais aussi capables de prendre en charge ses propres priorités.

L’Ethiopie met en avant ses résultats

Après les orientations politiques et régionales, la ministre éthiopienne de la Santé, Dr Mekdes Daba, a présenté les résultats enregistrés par son pays dans le renforcement de son système sanitaire.

Le développement de la production locale figure parmi les principaux indicateurs avancés par la ministre. Selon les données présentées à l’ouverture du RC76, la part des médicaments et produits de santé fabriqués en Ethiopie serait passée de 8 % à 44 %.

Pour Mme Mekdes, cette évolution constitue un enjeu de sécurité sanitaire autant qu’une politique industrielle. La dépendance excessive à l’égard des importations expose en effet les systèmes de santé aux ruptures d’approvisionnement et aux fluctuations des marchés internationaux.

L’Ethiopie entend donc accroître ses capacités nationales de production afin de mieux sécuriser l’accès aux médicaments et autres produits essentiels.

La ministre a également fait état d’une amélioration de plusieurs indicateurs de santé. La mortalité maternelle aurait été ramenée à 141 décès pour 100.000 naissances vivantes, tandis que la mortalité des enfants de moins de cinq ans serait passée de 67 à 51 décès pour 1.000 naissances vivantes depuis 2016.

La prévalence de l’émaciation chez l’enfant aurait parallèlement diminué de moitié, passant de 10 % à 5 %.

Des soins primaires davantage accessibles

La couverture des soins de santé primaires est, selon les chiffres communiqués par le ministère, passée de 64 % à 86,3 %.

Cette progression repose sur un appareil sanitaire qui compte désormais plus de 325.000 professionnels de santé ainsi que près d’un demi-million de personnels d’appui.

Plus de 233 millions de consultations ambulatoires ont été enregistrées l’année dernière, un volume présenté par les autorités comme le reflet de l’élargissement de l’accès aux services de santé.

La protection financière des ménages constitue un autre volet de cette stratégie. L’assurance maladie communautaire couvrirait désormais 91 % des districts, pour plus de 69 millions de personnes, selon Mme Mekdes.

Le gouvernement éthiopien mise également sur la transformation numérique pour renforcer la surveillance et la gestion du système sanitaire.

Le système éthiopien d’information sanitaire communautaire gère actuellement les données de quelque sept millions de ménages et fournit des informations en temps réel concernant plus de 33 millions de citoyens, selon les chiffres présentés.

La capacité de détection des flambées épidémiques serait, elle, passée de 65 % à 95 %, tandis que les équipes d’intervention rapide peuvent désormais atteindre 93 % des districts.

L’Autorité éthiopienne des aliments et des médicaments a par ailleurs atteint le niveau de maturité 3 de l’OMS, selon les autorités, renforçant ainsi les capacités nationales de réglementation des produits médicaux.

Mahmoud Ali Youssouf : « le partenariat ne peut se substituer à l’appropriation »

Le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a ensuite élargi la réflexion à l’échelle continentale.

Son intervention a porté sur la nécessité pour l’Afrique d’assumer une part croissante de la responsabilité de sa propre sécurité sanitaire, tout en maintenant des relations stratégiques avec ses partenaires internationaux.

M. Youssouf a défendu une architecture sanitaire africaine davantage intégrée, reposant sur une meilleure préparation aux urgences, des financements plus durables, l’innovation numérique, le développement de la production locale et le renforcement des institutions sanitaires continentales.

« Le partenariat ne peut se substituer à l’appropriation », a-t-il déclaré, appelant les Etats à mobiliser davantage de ressources nationales et continentales pour financer leurs priorités sanitaires.

Pour le président de la Commission de l’UA, le continent doit désormais opérer un changement de méthode : passer de la formulation des engagements à leur exécution effective, avec pour finalité des améliorations mesurables de la santé et du bien-être des populations.

De la dépendance à la capacité d’agir

Les différentes interventions de la cérémonie d’ouverture ont ainsi fait émerger une même préoccupation, exprimée à des niveaux institutionnels différents : la nécessité pour l’Afrique de réduire ses vulnérabilités tout en consolidant sa capacité à décider et à agir.

Pour l’Ethiopie, cette ambition passe par l’investissement national, la production locale, la paix et la résilience climatique. Pour l’OMS Afrique, elle suppose des systèmes mieux financés, des ressources humaines renforcées, une préparation accrue aux urgences et une gouvernance sanitaire plus efficace. Pour l’Union africaine, elle appelle à une mobilisation continentale et à une plus grande appropriation des priorités de santé.

Le RC76 apparaît ainsi moins comme une simple réunion technique que comme un rendez-vous politique majeur sur l’avenir des systèmes de santé africains.

Durant les travaux, les 47 Etats membres doivent examiner plusieurs dossiers structurants, dont le financement durable de la santé, l’agenda régional des ressources humaines pour la santé 2026-2035 et des mesures visant à renforcer les investissements en faveur de la petite enfance.

Dans une région confrontée simultanément aux urgences épidémiques, aux déficits de financement, aux conséquences du changement climatique et aux fragilités des chaînes d’approvisionnement, le défi consiste désormais à transformer cette convergence politique en décisions opérationnelles.

L’enjeu, au-delà des déclarations de principe, est de permettre au continent de disposer de systèmes de santé plus autonomes, plus résilients et davantage capables de répondre aux besoins de ses populations, tout en faisant de la coopération internationale un levier de consolidation plutôt qu’un substitut aux capacités nationales.

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