Chaîne d’approvisionnement, financement et numérique : les leviers d’un système de santé plus performant
Par Rocka Rollin LANDOUNG, Spécialiste national en communication des projets de santé SENI_Plus et HeSP
Après les soins de santé primaires et les ressources humaines, les travaux de la mission d’identification du futur Projet Multi-Programmatique (MPA) Santé & Emploi se sont poursuivis autour de deux autres dimensions essentielles : la chaîne d’approvisionnement en médicaments et produits de santé, puis le financement et les leviers numériques.
Les échanges entre les experts de la Banque mondiale et les responsables des directions techniques du Ministère de la Santé et de la Population ont permis d’examiner les acquis, les contraintes actuelles et les réformes susceptibles de renforcer durablement la performance du système de santé.
L’objectif est désormais de dépasser le simple diagnostic pour identifier les investissements et les réformes capables de produire des effets concrets sur l’ensemble de la chaîne sanitaire.
Chaîne d’approvisionnement : garantir la disponibilité des produits de santé
Un système de santé ne peut être performant sans médicaments et produits de santé disponibles au moment où les populations en ont besoin.
C’est tout l’enjeu de l’atelier consacré à la chaîne d’approvisionnement, qui s’est intéressé à l’ensemble du circuit, depuis la planification des besoins jusqu’à la distribution dans les formations sanitaires.
La République centrafricaine dispose déjà d’un Plan Directeur Pharmaceutique 2024-2028, dont la vision est de garantir un accès équitable aux médicaments et autres produits de santé de qualité, avec l’implication des communautés dans la perspective de la couverture sanitaire universelle. Ce plan, budgétisé et approuvé par le Gouvernement, s’inscrit dans la politique nationale de la chaîne d’approvisionnement.
Mais sa mise en œuvre reste confrontée à trois principaux goulots d’étranglement : l’insuffisance des ressources financières, les capacités limitées des infrastructures et de la logistique pharmaceutique, ainsi que l’insuffisance des ressources humaines.
Ces contraintes placent la modernisation de la chaîne d’approvisionnement parmi les enjeux importants du futur MPA Santé & Emploi.

Du dépôt central au dernier kilomètre
En République centrafricaine, l’organisation de la distribution repose sur plusieurs niveaux.
Le niveau central approvisionne les dépôts régionaux par voie terrestre et les districts difficiles d’accès par voie aérienne. Les dépôts régionaux approvisionnent ensuite les districts relevant de leur zone de responsabilité, avant que ceux-ci ne desservent les formations sanitaires. Plusieurs moyens de transport sont utilisés, notamment les camions, les pick-up, les véhicules réfrigérés, les motos et les pirogues motorisées.
Cette organisation doit cependant être consolidée pour répondre aux contraintes géographiques et logistiques du pays.
Les activités proposées dans le cadre du futur programme prévoient notamment la réhabilitation et l’extension de la chaîne du froid, y compris à énergie solaire, la modernisation des entrepôts centraux et régionaux et l’amélioration de la distribution jusqu’aux structures de soins, le « dernier kilomètre ».
La chaîne du froid constitue à elle seule un chantier important. Le diagnostic fait apparaître des besoins encore significatifs en équipements au niveau central, régional, des districts et des formations sanitaires.
OpenLMIS : passer du suivi des stocks à l’anticipation
La République centrafricaine dispose déjà d’un système électronique de gestion logistique, OpenLMIS.
La plateforme est actuellement déployée dans 5 entrepôts nationaux, 7 régions sanitaires, 26 districts sanitaires et 20 formations sanitaires, couvrant neuf programmes de santé, notamment le VIH, la tuberculose, le paludisme, les médicaments essentiels, la vaccination, la santé sexuelle et reproductive et la nutrition.
Son déploiement a été appuyé par la Banque mondiale à travers SENI Plus.
L’enjeu est désormais de poursuivre son extension et d’améliorer son utilisation. Plusieurs obstacles demeurent : connectivité Internet insuffisante, accès limité à l’électricité, rotation du personnel, maîtrise inégale des outils numériques, besoins continus de formation et de supervision, mais également difficultés d’accès à certaines localités et dépendance aux financements extérieurs pour le déploiement et la maintenance.
Les perspectives identifiées comprennent notamment l’extension de la connectivité, le développement de solutions fonctionnant hors ligne avec synchronisation automatique, l’équipement des formations sanitaires et le renforcement de l’interopérabilité entre OpenLMIS, DHIS2 et les autres systèmes d’information sanitaire.
Au-delà de la logistique, la question de la qualité
La disponibilité ne suffit pas. La qualité des produits constitue également un enjeu.
Le pays dispose d’un service de réglementation et de contrôle qualité ainsi que d’un Comité national de pharmacovigilance. Toutefois, les capacités de ces structures restent limitées au niveau central.
Le diagnostic identifie ainsi plusieurs priorités : mobiliser davantage de ressources pour l’achat des médicaments et produits de santé, améliorer l’accès aux produits de qualité, renforcer les capacités des laboratoires d’analyse biomédicale, créer un laboratoire de contrôle qualité de type 1 et renforcer la stratégie nationale de lutte contre les médicaments falsifiés.

Financement : la question de la soutenabilité
Le deuxième grand chantier abordé concerne le financement du système de santé.
La Stratégie Nationale de Financement de la Santé met en évidence une situation encore fragile. Les paiements directs des ménages représentent 48 % des dépenses totales de santé, tandis que les financements extérieurs en représentent 40 %. La contribution de l’État et du secteur privé demeure limitée.
Cette situation expose les populations à des dépenses de santé potentiellement catastrophiques et complique l’accès équitable aux soins.
Elle pose également la question de la soutenabilité des mécanismes actuellement fortement soutenus par les partenaires techniques et financiers, notamment la gratuité ciblée et le financement basé sur la performance.
Mobiliser davantage de ressources nationales
Le diagnostic préparatoire met ainsi en avant plusieurs orientations : accroître progressivement le budget consacré à la santé, élargir l’espace budgétaire domestique, intégrer davantage les priorités sanitaires dans une programmation budgétaire pluriannuelle et améliorer l’efficacité de l’exécution budgétaire.
L’une des ambitions est également d’intégrer progressivement dans le budget de l’État certains mécanismes encore largement financés par l’extérieur, notamment la gratuité ciblée et le financement basé sur la performance.
L’enjeu est donc double : mobiliser davantage de ressources et améliorer l’utilisation des ressources déjà disponibles.
La Cartographie dynamique pour mieux savoir où vont les ressources
Cette ambition passe également par une meilleure visibilité sur les financements du secteur.
La Cartographie Dynamique des Ressources et Dépenses en Santé (CDRS), lancée depuis 2025, constitue à cet égard un outil stratégique.
Elle doit permettre de disposer d’une vision actualisée et géolocalisée des financements de la santé, de suivre les ressources mobilisées et les dépenses engagées, mais également de mieux identifier les interventions financées par l’État et les partenaires techniques et financiers.
L’objectif est notamment de réduire les chevauchements d’interventions, d’améliorer la coordination et de favoriser une répartition plus équitable des ressources entre les régions sanitaires.
La digitalisation de cette cartographie doit ainsi contribuer à mieux aligner les financements sur les priorités nationales, notamment le PNDS III et le Cadre de Dépenses à Moyen Terme, dans l’esprit du principe « Un Plan, Un Budget, Un Rapport ».
Le numérique : passer de la collecte des données à l’aide à la décision
Le numérique constitue enfin un levier transversal du futur MPA Santé & Emploi.
La République centrafricaine dispose aujourd’hui de plusieurs plateformes et solutions numériques intervenant dans différents domaines du système de santé : DHIS2, OpenLMIS, OneHealth Collect, Voyage Santé, le Dossier Médical Électronique « e-SENI », FIONET, le portail du Financement Basé sur la Performance et HeRAMS.
Cette diversité représente un potentiel important, mais pose également la question de l’interopérabilité.
Le renforcement des échanges automatisés entre les différents systèmes, notamment entre DHIS2, OpenLMIS et les autres plateformes numériques, apparaît ainsi comme une priorité nationale.
Le pays dispose par ailleurs d’un cadre juridique relatif à la protection des données à caractère personnel et à la cybersécurité, ainsi que de plusieurs cadres normatifs pour la gouvernance des données de santé. Des standards d’interopérabilité, de gestion des identités et des accès et de partage sécurisé des données doivent toutefois encore être renforcés.
L’intelligence artificielle entre dans l’équation
Le futur programme ouvre également la voie à de nouveaux usages de l’intelligence artificielle.
Le questionnaire de pré-mission mentionne notamment l’appui au Centre d’IA récemment initié par le Ministère de la Santé, envisagé comme une fonction gouvernementale d’analytique et d’aide à la décision.
Parmi les cas d’usage prioritaires identifiés figurent la surveillance des résultats de santé critiques, la surveillance et la réponse aux décès maternels et périnatals, la cartographie des ressources et de l’écosystème sanitaire, les services d’urgence et de soins critiques, ainsi que le déploiement du dossier médical électronique.
Le numérique apparaît ainsi moins comme une finalité que comme un moyen de mieux comprendre le système, d’anticiper les besoins et d’éclairer les décisions.

Des leviers complémentaires avant la prochaine étape
Chaîne d’approvisionnement, financement et transformation numérique constituent trois dimensions différentes, mais étroitement liées.
Un système de santé performant doit pouvoir disposer de produits de santé de qualité, mobiliser des ressources suffisantes et prévisibles, mais aussi produire et utiliser des données fiables pour orienter ses décisions.
Les discussions de la mission ont ainsi permis de faire ressortir plusieurs pistes d’intervention susceptibles d’alimenter la conception du futur MPA Santé & Emploi.
Mais le diagnostic technique ne constitue qu’une étape.
Avant de passer à la hiérarchisation des interventions et des activités, les équipes de la Banque mondiale et du Ministère de la Santé et de la Population devront encore examiner un dernier pilier transversal : la gouvernance, qui doit permettre de donner cohérence, coordination et durabilité à l’ensemble des réformes envisagées.
Ce sera l’objet du prochain volet de ce dossier spécial.




