Le Centrafrique arrête ses priorités pour transformer durablement son système de santé
Par Rocka Rollin LANDOUNG, Spécialiste national en communication des projets de santé
Après plusieurs jours d’échanges entre le ministère de la Santé et de la Population et la Banque mondiale, la mission d’identification du futur Projet multiprogrammatique (MPA) Santé & Emploi a franchi une étape décisive. De la transformation de la prestation des services aux ressources humaines, en passant par la chaîne d’approvisionnement, le financement, le numérique et la gouvernance, les travaux ont permis de dégager une première hiérarchie des interventions appelées à structurer ce programme quinquennal.
La mission d’identification du futur Projet multiprogrammatique Santé & Emploi entre dans sa dernière séquence. Après avoir passé en revue les principaux défis du système de santé centrafricain, les équipes du ministère de la Santé et de la Population et de la Banque mondiale ont consacré leurs derniers travaux à un exercice déterminant : hiérarchiser les interventions et les activités en fonction de leur impact attendu, de leur urgence et de leur capacité à produire des changements durables.
L’enjeu dépasse la seule mobilisation de nouveaux financements. Il s’agit de préparer une nouvelle génération d’investissements capables de consolider les acquis de SENI Plus, de prendre le relais sur certains chantiers et de prolonger les efforts engagés avec HeSP, tout en ouvrant de nouvelles perspectives autour de l’emploi et des ressources humaines en santé.
Au terme des échanges, plusieurs domaines prioritaires se dégagent.
Transformer la prestation des services : remettre la performance au cœur du système
La transformation de la prestation des services apparaît comme l’un des principaux chantiers du futur MPA. La première priorité retenue concerne le financement basé sur la performance (FBP), avec l’ambition de l’étendre progressivement à l’échelle nationale.
Cette extension devra toutefois tirer les enseignements de l’expérience déjà menée dans le pays. L’objectif est notamment d’harmoniser les indicateurs et les tarifs et de disposer d’un plan annuel d’extension du FBP, susceptible d’être ajusté en fonction des résultats et des leçons apprises.
En deuxième position figure la santé maternelle et infantile. Le futur projet devra favoriser l’extension des interventions intégrées de santé maternelle et infantile, y compris la néonatologie, tout en accélérant le déploiement de la prise en charge intégrée des maladies de l’enfant au niveau communautaire.
L’organisation des soins arrive au troisième rang. Il est notamment envisagé de structurer des réseaux de soins de santé primaires par aire de desserte et de renforcer le lien entre les formations sanitaires et les communautés qu’elles desservent.
Le quatrième axe porte sur les infrastructures et le plateau technique, avec la réhabilitation et l’équipement des formations sanitaires de soins de santé primaires, l’installation de solutions solaires et de dispositifs d’eau, d’hygiène et d’assainissement, mais également le développement de la connectivité numérique et des mécanismes de référence.
La nutrition constitue la cinquième priorité. La mise à l’échelle de la prise en charge intégrée de la malnutrition aiguë, l’approche des 1 000 premiers jours et le renforcement des synergies intersectorielles pour la nutrition communautaire sont au cœur des orientations retenues.
La santé communautaire, les services de prise en charge des violences basées sur le genre et la santé numérique complètent cette première hiérarchie.
L’objectif, au fond, est de faire évoluer le système vers une offre de soins plus intégrée, plus accessible et davantage orientée vers les résultats.
Ressources humaines : le défi central du MPA
Si les infrastructures, les médicaments et les technologies constituent des conditions essentielles au fonctionnement du système, aucune transformation durable ne sera possible sans personnels suffisamment nombreux, qualifiés et correctement répartis.
Les ressources humaines en santé occupent ainsi une place centrale dans la hiérarchisation des interventions.
La première priorité porte sur le renforcement du cadre politique et réglementaire de déploiement des agents de première ligne. Il est notamment prévu de définir des critères consensuels et harmonisés d’affectation et de mutation des personnels de santé et d’élaborer un cadre réglementaire approprié.
La question de la rétention des agents dans les zones éloignées ou sous-desservies constitue la deuxième priorité.
Parmi les pistes identifiées figurent la mise en place de mécanismes d’incitation financière, la définition de critères harmonisés de rétention et d’incitation, ainsi que l’élaboration d’un plan de priorisation des recrutements et des affectations.
Une mesure particulièrement ambitieuse est envisagée : le recrutement et le déploiement de 5 000 personnels de santé, parmi lesquels des médecins, infirmiers, assistants de santé, sages-femmes et assistantes accoucheuses.
Le dispositif devrait également intégrer la formation spécialisée des professionnels de santé, avec l’attribution de bourses aux profils méritants afin de renforcer progressivement la couverture des besoins en praticiens spécialistes dans les centres de référence.
Le futur projet entend également accompagner la mise en place d’un système d’information sur les ressources humaines en santé, permettant de disposer de données actualisées sur les effectifs, leur répartition et leur évolution.
Cette infrastructure informationnelle doit notamment faciliter la planification, le suivi des recrutements et des affectations ainsi que l’évaluation de la mise en œuvre du Plan national de développement des ressources humaines 2026-2035.
Former davantage, mieux répartir et fidéliser
La décentralisation de la formation initiale des infirmiers, sages-femmes et autres personnels constitue une autre priorité.
Le futur MPA pourrait ainsi accompagner le processus de décentralisation de la formation des assistants de santé, assistantes accoucheuses, infirmiers diplômés d’État et sages-femmes diplômées d’État.
L’enjeu est double : produire davantage de professionnels et rapprocher leur formation des besoins des différentes régions sanitaires.
La professionnalisation et l’intégration des agents de santé communautaire dans les équipes de soins de santé primaires figurent également parmi les priorités. Une cartographie et une typologie des ASC devront notamment être réalisées, avant l’identification des besoins de formation par district.
Cette démarche devrait contribuer à construire un modèle plus durable d’intégration des agents communautaires dans le système de santé.
La transformation numérique de la formation, la décentralisation de la gestion des ressources humaines et l’amélioration de la productivité des agents complètent cette feuille de route.
Médicaments : digitaliser et sécuriser la chaîne d’approvisionnement
Autre chantier majeur : la chaîne nationale d’approvisionnement.
Le premier niveau de priorité concerne sa digitalisation, avec la mise à l’échelle progressive du système eLMIS dans les établissements de soins et l’interopérabilité entre les plateformes de gestion logistique et le système national d’information sanitaire DHIS2.
L’objectif est de mieux connaître les stocks, d’anticiper les besoins et de réduire les ruptures de médicaments.
La deuxième priorité porte sur la mobilisation d’un financement durable des médicaments essentiels. La réflexion doit notamment permettre d’identifier des mécanismes pérennes de financement capables de garantir une disponibilité régulière des produits de santé.
La construction et l’équipement d’entrepôts répondant aux normes, aux niveaux central, régional et des districts, arrivent ensuite dans la hiérarchie.
La gouvernance de la chaîne d’approvisionnement devra parallèlement être renforcée, notamment à travers la formation des responsables de la gestion des approvisionnements et des stocks au niveau décentralisé, l’assistance technique aux structures compétentes, la quantification nationale et le développement de partenariats public-privé.
Le contrôle de la qualité des médicaments et la lutte contre les produits de santé de qualité inférieure ou falsifiés complètent le dispositif, avec notamment le renforcement des laboratoires, de la pharmacovigilance et des mécanismes de surveillance décentralisés.
Numérique : faire des données un outil de décision
La transformation numérique n’est plus présentée comme une composante périphérique du système de santé. Elle devient un levier stratégique de sa modernisation.
La première priorité identifiée concerne la mise en place d’un véritable cadre de gouvernance des données, intégrant les questions de confidentialité, d’interopérabilité et d’utilisation responsable de l’intelligence artificielle.
Le futur projet devrait notamment accompagner l’élaboration ou l’actualisation de la politique e-santé, de la stratégie de télémédecine et des procédures relatives à la gestion et au partage des données.
Deuxième priorité : l’extension et l’intégration des plateformes numériques du système d’information sanitaire, notamment DHIS2. Cela implique des investissements dans les équipements informatiques, les tablettes, les solutions solaires et la connectivité internet, mais également le renforcement des compétences des gestionnaires de données.
La troisième priorité concerne le soutien au Centre national d’intelligence sanitaire, afin de renforcer ses capacités en ressources humaines et de développer des applications d’intelligence artificielle destinées à améliorer la qualité des données et l’aide à la décision sanitaire.
La télémédecine figure également parmi les perspectives, avec des besoins en équipements, formation et accompagnement technique.
Financement : chercher des ressources plus durables
Le financement de la santé constitue un autre enjeu majeur du futur MPA.
La première priorité retenue est l’appui à la réalisation des comptes nationaux de la santé, indispensables pour mieux mesurer les ressources consacrées au secteur et comprendre leur répartition.
La pérennisation de l’engagement communautaire arrive en deuxième position.
Les travaux prévoient ensuite une étude sur la réforme fiscale destinée à accroître la mobilisation des ressources domestiques, ainsi qu’une assistance technique sur les opportunités de financement innovant aux niveaux national et local.
Une étude sur la viabilité financière des structures sanitaires doit également permettre de mieux apprécier leur capacité à assurer durablement leurs missions.
Le déploiement de l’assurance maladie universelle (AMU) figure parmi les priorités suivantes, avec parallèlement le renforcement de la cartographie dynamique des ressources.
Les investissements dans la gestion hospitalière devront, pour leur part, contribuer à une gestion plus efficace de la gratuité des soins.
L’objectif est enfin de maintenir et d’étendre la gratuité ciblée dans l’ensemble des districts sanitaires, tout en recherchant les conditions de sa soutenabilité financière.
Gouvernance : renforcer le pilotage du système
Dernier pilier examiné, mais transversal à tous les autres : la gouvernance.
Les travaux ont retenu en priorité le renforcement de l’efficacité stratégique et opérationnelle de l’Unité de gestion des projets et programmes de santé (UGPPS).
L’enjeu est de consolider les capacités de pilotage, de coordination, de suivi et de gestion des différents investissements dans le secteur.
La deuxième priorité porte sur l’assistance technique destinée à développer un plan de décentralisation des fonctions de suivi et de coordination du financement de la santé.
Cette orientation traduit une volonté de rapprocher progressivement les responsabilités des niveaux opérationnels, tout en renforçant les mécanismes de contrôle, de coordination et de redevabilité.
La gouvernance apparaît ainsi comme le fil conducteur reliant l’ensemble des autres composantes du futur projet : sans pilotage efficace, les investissements dans les ressources humaines, les infrastructures, les médicaments, le numérique ou le financement risquent de produire des résultats limités.
Une hiérarchie, mais surtout une feuille de route
La hiérarchisation réalisée au terme de la mission constitue une étape importante dans la préparation du futur MPA Santé & Emploi.
Elle dessine les contours d’un projet qui ne devrait pas se limiter à financer de nouvelles infrastructures ou à apporter des ressources supplémentaires au système de santé. L’ambition affichée est plus large : agir simultanément sur la qualité des services, les ressources humaines, les médicaments, les données, le financement et la gouvernance.
À travers cette approche, le futur projet cherche à répondre à une question fondamentale : comment transformer les investissements en résultats tangibles pour les populations ?
La réponse passe notamment par une meilleure organisation des soins, une présence accrue des professionnels de santé sur l’ensemble du territoire, une disponibilité plus régulière des médicaments, une utilisation plus intelligente des données, des mécanismes de financement plus soutenables et un pilotage renforcé du système.
La phase d’identification aura donc permis de faire émerger une architecture autour de plusieurs priorités complémentaires. La prochaine étape consistera à traduire ces choix en interventions opérationnelles, chiffrées, séquencées et assorties d’indicateurs de résultats, avant la finalisation du futur programme.
Pour le ministère de la Santé et de la Population comme pour la Banque mondiale, l’enjeu est désormais de transformer cette première hiérarchisation en une véritable feuille de route.
Après SENI Plus et en complément de HeSP, le MPA Santé & Emploi entend ainsi ouvrir une nouvelle séquence de la coopération entre le Centrafrique et la Banque mondiale : celle d’un investissement davantage centré sur la performance du système de santé, le capital humain et la création d’opportunités d’emploi.




